VIVRE LIBRE !


Tout ce qui concerne Haïti est exceptionnel ; en ce mois d’août 2026, commémorons ensemble la révolte dans la colonie française de l’île de Saint-Domingue de l’année 1791.
Dans la nuit du lundi 22 août 1791, les esclaves du Nord se soulevèrent contre la colonie de Saint-Domingue. Ces opprimés des habitations Trème, Turpin, Clément, Flaville et Noé furent les premiers à initier les hostilités. D’autres ateliers suivirent l’initiative et ils se mirent à éliminer tous les Occidentaux propriétaires d’habitations sur leur passage.
Ainsi commença le soulèvement général des esclaves et la révolution qui mènera, treize ans plus tard, à l’indépendance et à la création d’Haïti.
Ce plan de destruction était coordonné.
Cette date du 22 août est bien documentée et a inscrit dans l’histoire un événement exceptionnel : le soulèvement de femmes et d’hommes que la colonisation avait privés de leur condition humaine. Une « invention » absurde qui transformait ces personnes en biens meubles, comme une chaise ou un cheval, ce qui octroyait au propriétaire, personne libre et citoyenne, tout pouvoir de vie, de mort et de torture.
De nombreux textes et témoignages illustrent avec force détails les actes atroces perpétrés par ces révoltés en pleine folie de vengeance ; cependant, très peu d’ouvrages et de récits présentent une vérité plus juste des abominables violences imposées aux peuples d’Afrique kidnappés et chargés en vrac pour un aller simple en enfer, les transformant en esclaves.
De même, les horreurs violemment imposées aux peuples des territoires des Caraïbes et du continent américain à partir du voyage de retour de Christophe Colomb, le samedi 4 mars 1493 selon le calendrier grégorien, demeurent condamnées au silence.
Bois Caïman
Dans la partie française de l’île de Saint-Domingue, de nombreuses réunions secrètes avaient sans doute eu lieu pour discuter et planifier la révolte depuis un certain temps. Elles ne sont pas documentées. Cependant, la date de la dernière réunion, celle qui rassemblait les chefs les plus importants, est connue ; elle s’était déroulée huit jours plus tôt, le dimanche 14 août 1791, au lieu-dit « Bois Caïman », soit huit jours avant la date de l’événement du 22 août.
Le « Bois Caïman », situé sur l’habitation Le Normand de Mézy, se trouve à l’époque entre forêt et champs. Cachée dans la nature, une clairière existait et a servi de protection naturelle aux conspirateurs en les dissimulant à la vue et en diminuant la portée des sons. Les coordonnateurs des groupes de soulèvement avaient été convoqués en secret pour recevoir les dernières directives, consolider le plan et son calendrier, mais surtout pour confirmer qu’il n’existait pas d’autres alternatives. Le temps était venu de s’opposer à la folie abjecte du Code noir et de la colonisation. Ils avaient décidé que tant de violences infligées exigeaient une réponse encore plus intense, une résolution sans faille et la conviction qu’à la fin du soulèvement lesdits esclaves redeviendraient des femmes et des hommes libres, selon les règles naturelles de la nature, des dieux et du monde.
Exceptionnel
Ce mois d’août est spécial ; l’année 1791 est mouvementée et le XVIIIe siècle est un siècle de révolutions et de découvertes sur tous les continents. Autant d’éléments qui contribuent à rendre la cérémonie du Bois-Caïman et le soulèvement des esclaves du Nord des événements si remarquables.
1700-1799 : le dix-huitième siècle.
Tant de choses se passent pendant ces 100 ans que les historiens, selon leurs cultures, ne s’entendent pas sur une analyse universelle. Les Français considèrent que le XVIIIe siècle commence en 1715 avec le décès du roi Louis XIV, et la Glorieuse Révolution de 1688 est l’événement que les Britanniques adoptent.
C’est l’âge de la voile, car, au cours de cette époque, les Occidentaux sillonnent l’étendue de toute la planète en organisant des expéditions scientifiques et militaires, mais surtout en établissant une expansion économique et sociale qui consolidera l’augmentation de leurs pouvoirs sur le monde.
C’est le siècle des révolutions, dont l’une, la révolution industrielle, qui débute en 1760, « se poursuit jusqu’à nos jours » d’une certaine façon. Elle est évaluée principalement à travers les évolutions techniques, mais ce n’est que de nos jours que les aspects « innovations » et « développements intellectuels » sont à l’étude : les manières de s’organiser, de réfléchir et d’acquérir des connaissances la précèdent et l’accompagnent.
Bien entendu, le mot « révolution » est pris dans le sens de changement brutal.
C’est aussi le siècle des soulèvements et des révolutions sociales. En effet, pour avoir un cadre de référence, il faut noter qu’au onzième siècle, seulement deux soulèvements majeurs sont considérés dans l’histoire mondiale comme ayant eu lieu ; quatre au douzième et douze au quinzième.
Au dix-huitième siècle, environ quatre-vingts rébellions et soulèvements sont inventoriés. Ils ont été presque tous matés.
Seulement trois révolutions seront couronnées de succès :
– L’Américaine de 1776 à 1783,
– La Française de 1789 à 1799, et,
– L’ Haïtienne de 1791 à 1804. Pour cette dernière, la victoire militaire et politique est acquise le 18 novembre en prenant Vertières et le Cap, par la suite, la déclaration de victoire est transmise au monde le 29 novembre à Fort Dauphin qui deviendra ce jour-là Fort Liberté et, la déclaration d’indépendance est fêtée en grande pompe et avec tout le peuple le premier janvier 1804 aux Gonaïves car il fallait une ville centrale pour que tout l’État-Major puisse se réunir.
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Christophe Colomb dirigera la traversée de l’océan Atlantique de l’Europe vers les Amérique en plus de deux mois pour son premier voyage, cependant, au dix-huitième siècle, une traversée bien organisée nécessite environ six semaines. Les liaisons entre les colonies et leurs métropoles s’intensifient.
Les Français produisent du sucre et du café dans la colonie française de Saint Dominique. La vente et la distribution de ces denrées se font en Europe. Les retombées économiques sont phénoménales. Pour cet enrichissement, il faut beaucoup de ressources et surtout des esclaves africains qui paient ce succès au prix de leur liberté, de leur sueur, de leur sang et de leur vie. Cette richesse provoque également des changements majeurs de manière générale en France et dans le monde.
Janvier
Le premier janvier de cette année 1791, le roi de France réorganise l’infanterie en 101 bataillions : 78 Français, 12 Allemands et Irlandais et 11 Suisses. Il faut compter 300 hommes minimum jusqu’à 1200 hommes maximum pour un bataillon. La France est une puissance mondiale et il lui faut une armée imposante et puissante. En outre, la révolution provoque des chocs surprenants dans tous les camps : mutineries, trahisons, politisations et espionnages etc…
Par ailleurs, le cadre socioéconomique est en ébullition.
Dans la colonie française de Saint-Domingue, environ dix mille esclaves au total se trouvaient sur le territoire vers 1701, environ vingt-quatre mille en 1715. Mais à partir de cette date, les Français vont s’en procurer avec encore plus d’intensité, huit mille personnes par année et après 1750 environ mille deux cent cinquante par mois, donc, quinze mille par an.
En 1786, environ vingt-sept mille esclaves sont livrés et en 1787, quarante mille, presque le double.
La population totale d’esclaves vendus à Saint-Domingue est évaluée à neuf cent mille entre 1715 et 1789. Au cours de l’année 1789 la population générale de la colonie, la plus importante de la région, est évaluée à un peu moins du demi-million d’esclaves venus d’Afrique, vingt-huit mille Affranchis et trente mille Occidentaux.
Cette année 1791 connaît énormément d’inventions, d’émotions, de violences et de rebondissements.
Février
Le 25 février, à Saint-Domingue, Ogé et Chavannes sont exécutés par le supplice de la roue sur la place publique. Ils eurent leurs membres “brisés à coup de barre de fer et moururent au bout de leur sang.” [1] Ils avaient pris la tête de quatre cents hommes et avaient revendiqué auprès du gouverneur de Blanchelande le respect du décret du 28 mars 1790 qui aurait dû offrir un peu plus de liberté aux affranchis, mais avait été modifié par un autre camp. Mille soldats reçurent l’ordre de les mettre hors d’état de nuire. À la fin des affrontements, trente-quatre acolytes furent capturés vivants avec les deux meneurs : vingt-et-un condamnés à la mort par pendaison et treize aux travaux forcés.
Ceci mit fin pour un temps à la révolte de quelques affranchis du Nord, mais au lieu de calmer les esprits, cet acte augmenta les aspirations de liberté chez toutes et tous.
À Paris, le 28 février, la guerre civile semble proche, la prison royale de Vincennes est attaquée par des émeutiers qui auraient été fidèles au Roi et auraient été à la recherche de révolutionnaires incarcérés au dit château, selon la rumeur. La capitale se trouvait sur un volcan se préparant à exploser.
Mars
Le 2 mars, les bataillons d’Artois et de Normandie débarquèrent à Port-au-Prince, ce sont des troupes qui sont “plus ou moins extraites de France, pour indiscipline”. Ils avaient participé à une mutinerie à Hesdin et il fallait les expulser de France.
Ils débarquèrent dans une colonie en ébullition, le roi Louis XVI possédait des partisans enthousiastes qui lui faisaient confiance pour faire évoluer les causes de liberté alors que d’autres offraient leurs confiances aux révolutionnaires. Le gouverneur comte de Peyrnier s’était d’ailleurs rendu de manière précipitée en France quatre mois plus tôt, le 9 novembre 1790. Il avait été remplacé par de Blanchelande qui avait pris très vite la fuite au Cap.
Le commandement revint au colonel de Mauduit qui essaya de calmer la population, mais sans succès. Il fut mis à mort deux jours après le 4 mars, et son cadavre fut traîné dans les rues de la ville de Port-au-Prince.
Juin
Dans la nuit du 20 au 21 juin, Louis XVI, roi de France, essaya de s’enfuir de Paris accompagné de la royauté au complet : la reine, les enfants, la cour…. L’incident de Varennes du 28 février avait envenimé les choses. Cette “fuite” aura des conséquences désastreuses pour trois continents et des millions de vies humaines.
Août
À Saint-Domingue, la cérémonie du Bois Caïman eut lieu dans la nuit du 14 août 1791. Certains historiens clament qu’elle est une invention, qu’elle n’a jamais eue lieu.
Comme si les meneurs de ce soulèvement dans le nord auraient été des hommes et femmes libres qui auraient pris le temps de crier haut et fort le détail de ces réunions secrètes qui ont permis de coordonner les assauts avant d’être, pour la plupart, si vite éliminés !
Ce qui est remarquable est que ces réunions secrètes ont permis l’alliance d’individus de cultures différentes, de langues différentes et de métiers différents. En effet, ce soulèvement se réalise grâce à l’entente entre des esclaves nées dans la colonie, et de nombreux autres arrachés de tant de régions du continent africain. Des régions où vivent des peuples anciens parlant une multitude de langues très différentes entre elles. À cause du besoin de communication, le créole et le français deviennent les langues internationales qui rendront les échanges possibles. Ces réunions forcent, par ailleurs, une entente entre certains esclaves issus de peuples qui étaient ennemis en Afrique et qui devant l’horreur esclavagiste cherchent les moyens de se battre côte à côte pour détruire le colonialisme et consolider deux rêves :
– Trouver les moyens du retour en Afrique,
– Ou bien créer sur ce territoire un pays qui deviendrait leur Nouvelle Nation.
Liberté, liberté, liberté !
En bref, tous les groupes et classes sociales réclament une meilleure condition de vie, un meilleur partage de richesse pendant que les systèmes financiers sont en crise.
Les nobles souhaitent renforcer leurs privilèges. Les anciennes classes sociales souhaitent la même chose. Le peuple n’en peut plus et est dans une situation qui l’encourage à se battre. Les colons veulent payer moins de taxes, sortir du commerce exclusif avec la métropole et gagner le privilège de commercer avec les autres nations et leurs colonies. Les Petits Blancs souhaitent une situation bien meilleure, mais tiennent à garder les privilèges raciaux. Les Affranchis n’acceptent plus d’être des citoyens de seconde classe et veulent plus, bien plus.
Tous ces groupes souhaitent se reposer sur les esclaves pour s’enrichir beaucoup plus. Les esclaves sont les oubliés de l’histoire alors qu’ils sont les moteurs de ce monde en ébullition. Vingt-cinq mois après le soulèvement du 14 juillet à Paris, qui marqua le début de la Révolution française, les esclaves du Nord vont déclencher la Révolution dans Saint-Domingue…
Cependant, il est à noter que la flamme révolutionnaire s’allumera dans toute la colonie, mais pour la commémoration du Bois Caïman les autres mouvements ne seront pas présentés dans ce texte.
Boukman
Le chef de la réunion du 14 août était Boukman qui serait originaire de la Jamaïque. Sa présence est aussi la preuve que ce “dialogue africain” pour l’émancipation est en même temps une “conversation des peuples opprimés du continent américain”. Dans ce sens, l’organisation du soulèvement dans le Nord et en particulier la cérémonie du Bois Caïman deviendraient une coalition exceptionnelle des peuples d’Afrique ainsi que des Amérique pour conquérir leurs libertés.
La cérémonie dans cet éclairage devient une référence universelle et un symbole d’espoir en prenant compte de tous les changements et transitions que nous observons aujourd’hui de par le monde.
Fatiman
Cécile Fatiman, une jeune beauté d’une vingtaine d’année est brillante et également hounsi, l’un des grades les plus élevés du vaudou. Elle aurait été la fille d’une mère africaine et d’un père occidental de noble condition. Elle ferait partie, par ailleurs, de la famille Coidavid, ce qui ferait d’elle à partir du premier avril 1811 une aristocrate du royaume d’Haïti, puisque Marie-Louise Coidavid est l’épouse d’Henry Christophe qui deviendra le premier roi d’Haïti.
Cécile Fatiman est l’associée de Boukman et dirige avec lui une cérémonie militante et religieuse qui renforcera le serment des conspirateurs de “vivre libre ou de mourir”.
Vivre Libre Ou Mourir
C’est la devise que les révolutionnaires de Saint-Domingue ont adoptée. Elle est cependant la création de la Société des amis de la constitution, la société la plus célèbre de la Révolution française. Cette communion d’idées implique que tous ceux qui se sont battus pour créer Haïti, sont comme l’a prouvé l’historien trinidadien C. L. R. James [2], de vrais Jacobins, c’est-à-dire ceux qui croient en la révolution et l’émancipation pour la liberté, ainsi que l’égalité et la souveraineté populaire.
Cela fait de ces personnes, nos aïeux, des champions universels !
Vivre Libre et Bien Vivre !
Ce bref rappel du contexte de la cérémonie du Bois Caïman n’est pas pour jeter un regard mélancolique sur le passé, mais plutôt un devoir de mémoire dans le cadre de la deux cent trente cinquième année de commémoration d’un événement si exceptionnel. C’est aussi un encouragement à continuer le combat que nous menons aujourd’hui pour résoudre cette crise cruelle et criminelle avec la conviction que tous ensemble, tous ensemble, nous vaincrons !
Tous ensemble pour vivre libre et vivre bien !
Henry R. Jolibois.
Références :
1 – DORSAINVIL, Justin Chrysostome. Manuel d’histoire d’Haïti. Port-au-Prince : Frères de l’instruction chrétienne, 1924. 371 p.
2 – JAMES, Cyril Lionel Robert. Les Jacobins noirs : Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue. Paris : éditions Amsterdam/Multitudes, 2008. 401 p.



