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Quand l’État ne parle que pour les étrangers

Le gouvernement a qualifié de « priorité absolue » l’enlèvement de soldats salvadoriens survenu le 18 octobre. Une réunion de haut niveau s’est tenue à la Primature, les ressources sont « mobilisées » et l’autorité de l’État sera « réaffirmée avec fermeté ». Ces mots sont forts, mais les Haïtiens les ont déjà entendus ou, plutôt, ne les ont jamais entendus lorsque c’était leur sang qui coulait.

Les faits, d’abord. Des gangs ont attaqué un véhicule blindé à Croix-des-Bouquets, laissant quatre soldats salvadoriens introuvables. Il s’agit de la première attaque majeure depuis le début des opérations de la force internationale. Ce drame est réel, et ces hommes méritent que tout soit mis en œuvre pour les retrouver. Mais on peut le reconnaître sans cesser de poser la question qui dérange : pourquoi cette urgence soudaine, ce ton martial et cette réunion solennelle, alors que la violence frappe la population haïtienne depuis des années ?

Car l’hécatombe civile, elle, n’a jamais déclenché une telle mobilisation visible. Plus de 50 personnes ont été enlevées et 47 tuées lors d’une attaque de gang près de Port-au-Prince, dont au moins cinq enfants, selon le BINUH. Les Nations unies comptent plus de 3 050 personnes tuées entre janvier et juin, ainsi qu’un nombre record de 1,5 million de déplacés. Où étaient les communiqués indignés, les réunions d’urgence et les promesses d’aller « jusqu’à l’aboutissement » pour ces familles endeuillées ? Les mères qui pleuraient leurs enfants à Kenscoff n’ont reçu ni parole officielle ni explication.

Ce deux poids, deux mesures dit quelque chose de cruel sur les priorités de l’État. Quand des vies haïtiennes sont fauchées, c’est le silence ; quand des soldats étrangers, placés sous la bannière d’une mission financée et surveillée par la communauté internationale, sont pris pour cible, la machine gouvernementale s’emballe. On ne peut s’empêcher de penser que le communiqué s’adresse moins aux Haïtiens qu’aux partenaires étrangers, aux capitales qui comptent, à ceux dont le regard et l’argent sont indispensables à la survie politique des autorités.

L’autorité de l’État ne se proclame pas dans un texte de quelques lignes : elle se prouve sur le terrain, en protégeant d’abord ceux qui l’ont élu ou qui subissent ses décisions. Les hommes armés contrôlent environ 70 % de Port-au-Prince. Un gouvernement qui revendique son autorité face aux groupes armés devrait d’abord expliquer pourquoi il n’a pas su empêcher que des quartiers entiers lui échappent et pourquoi la douleur des victimes haïtiennes n’a jamais mérité une prise de parole à la hauteur de leur souffrance.

Un État qui ne trouve ses mots que lorsque l’étranger est touché n’a pas encore compris que ses premiers comptes sont à rendre aux Haïtiens qu’il enterre en silence.

Bob Landers Souffrant

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