Haïti sauvage : ce que les images de René Durocher nous disent de notre biodiversité


Il y a une autre Haïti que celle que nous avons pris l’habitude de montrer.
Une Haïti qui ne fait pas la une des journaux pour une crise politique, une catastrophe ou une nouvelle difficulté sociale. Une Haïti plus silencieuse, qui se découvre dans les forêts, les montagnes, les grottes, les rivières et les habitats naturels où survivent encore des espèces parfois méconnues du grand public.
C’est cette Haïti que le photographe naturaliste René Durocher documente depuis plusieurs années.
À travers son objectif, la biodiversité haïtienne devient visible. Mais surtout, elle devient une question.
Que savons-nous réellement de la nature qui nous entoure ? Et que sommes-nous en train de perdre sans même le mesurer ?
Mardi 15 septembre 2026
174 espèces pour rappeler que la nature haïtienne existe
Le 8 septembre 2026, René Durocher a présenté à Pétion-Ville le catalogue Haïti Sauvage, consacré à la biodiversité du pays. L’ouvrage recense 174 espèces ainsi que leurs habitats naturels et associe photographies et informations scientifiques dans une démarche d’éducation et de vulgarisation environnementale. Ses œuvres seront disponibles au public le 1er octobre, selon l’annonce du photographe naturaliste.
Ce travail prolonge une démarche entamée depuis plusieurs années.
En 2014, Durocher publiait déjà un premier volume consacré aux oiseaux d’Haïti, présentant plus de 70 espèces photographiées dans leur environnement.
Son parcours ne se limite donc pas à la photographie. Il est également présenté comme environnementaliste, auteur d’ouvrages de référence sur la biodiversité haïtienne, fondateur et président d’Eko Ayiti et réalisateur.
Derrière les images, il y a ainsi un travail de documentation.
Et cette documentation est précieuse dans un pays où la connaissance de la biodiversité reste encore insuffisamment accessible au grand public.
Une richesse naturelle que la crise environnementale menace
Parler de biodiversité en Haïti, ce n’est pas seulement parler de belles photographies.
C’est parler d’un patrimoine naturel soumis à de fortes pressions.
Les données nationales disponibles montrent notamment une situation préoccupante pour plusieurs groupes d’espèces. Le sixième rapport national d’Haïti à la Convention sur la diversité biologique recensait 58 espèces d’amphibiens, dont 31 considérées en danger critique, 11 en danger et 7 vulnérables. Pour les reptiles, le même document faisait état de 120 espèces, avec plusieurs espèces classées dans différentes catégories de menace.
Ces chiffres donnent une autre dimension aux photographies de René Durocher.
Lorsqu’une espèce est photographiée aujourd’hui, l’image peut devenir demain un document témoignant de ce que notre territoire abritait.
La photographie naturaliste devient alors une forme d’archive.
Photographier pour connaître
Il faut parfois commencer par regarder.
Parce qu’il est difficile de défendre ce que l’on ne connaît pas.
C’est l’un des intérêts majeurs de la démarche de Durocher : rendre accessible une biodiversité que beaucoup d’Haïtiens côtoient sans nécessairement en connaître la valeur écologique.
Une grenouille n’est plus simplement une grenouille.
Un oiseau n’est plus simplement un oiseau.
Chaque espèce appartient à un système plus vaste dans lequel elle joue un rôle.
C’est particulièrement important dans un pays où l’urgence environnementale est souvent réduite à la question de la déforestation.
La biodiversité ne se résume pas aux arbres.
Elle comprend les espèces animales et végétales, les micro-organismes, les habitats et les interactions qui permettent aux écosystèmes de fonctionner.
Détruire un habitat, c’est donc perturber bien davantage qu’un paysage.
Une exposition qui dépasse l’image
En 2025, l’exposition Haïti Sauvage, présentée au Centre culturel Brésil-Haïti, proposait déjà une approche immersive : plus de 180 espèces animales, des panneaux photographiques, des projections audiovisuelles et des ambiances sonores permettant au public de découvrir les espèces dans leurs milieux naturels.
La démarche est intéressante parce qu’elle place la photographie à la croisée de plusieurs disciplines : art, science et éducation.
C’est peut-être là que réside sa véritable portée.
Il ne s’agit pas uniquement de montrer la beauté de la faune haïtienne.
Il s’agit de créer une connaissance capable de susciter une prise de conscience.
Et cette prise de conscience est indispensable.
Une question de patrimoine national
Nous savons protéger symboliquement ce qui raconte notre histoire.
Nous parlons du patrimoine historique, architectural et culturel.
Mais notre patrimoine naturel mérite la même considération.
Les espèces endémiques, les forêts, les mangroves, les zones humides, les récifs, les montagnes et les autres habitats naturels constituent également une partie de l’identité du pays.
Les perdre, c’est perdre une partie de ce qui fait la singularité d’Haïti dans la Caraïbe.
La question environnementale devrait donc sortir du seul cadre des organisations écologiques.
Elle concerne l’éducation, l’aménagement du territoire, l’agriculture, le tourisme, la recherche scientifique, les collectivités locales et, plus largement, les choix de société.
Le rôle de la photographie face à l’urgence écologique
Une photographie ne peut pas restaurer une forêt.
Elle ne peut pas empêcher le braconnage.
Elle ne peut pas créer une aire protégée.
Mais elle peut faire quelque chose d’essentiel : rendre visible ce que nous risquons de perdre.
Et cette visibilité peut devenir un outil de mobilisation.
Depuis plusieurs années, le travail de René Durocher participe justement à cette sensibilisation. Ses images ont notamment contribué à différentes initiatives de valorisation des sites naturels et des oiseaux endémiques d’Haïti.
Son travail pose ainsi une question qui dépasse largement son œuvre :
Sommes-nous suffisamment conscients de la richesse naturelle que nous possédons pour vouloir véritablement la protéger ?
Regarder Haïti autrement
Il y a peut-être urgence à changer notre regard.
À ne plus considérer la nature comme un arrière-plan.
À ne plus mesurer une forêt uniquement à la quantité de bois qu’elle représente.
À ne plus considérer un animal sauvage comme une simple curiosité.
À comprendre que chaque disparition modifie un équilibre.
Et surtout, à transmettre cette connaissance aux générations qui viennent.
Parce que la biodiversité haïtienne n’est pas seulement ce que René Durocher photographie.
Elle est ce que nous déciderons collectivement de préserver.
Ses images nous donnent à voir une Haïti que l’on oublie parfois : une Haïti sauvage, complexe, fragile et extraordinairement riche.
Mais une photographie, aussi belle soit-elle, ne peut pas sauver ce qu’elle représente.
Elle peut seulement nous donner une dernière chance de regarder.
À nous ensuite de décider si nous voulons simplement admirer cette beauté ou prendre la responsabilité de la protéger.
Came Stefada Poulard



