Culture

Un produit à un million de dollars sur Alibaba, un livre né d’une blague dans une station-service

Connu du public comme slammeur sous le nom de Djeby Tektek, mais aussi comme journaliste et entrepreneur, fondateur de la compagnie AGRO6, Jameson Bernabé publie un premier livre qui n’a rien à voir avec la poésie : « Un produit à un million de dollars sur Alibaba », un ouvrage consacré à l’entrepreneuriat, à l’import-export et à la douane en Haïti. Il prépare également un roman en créole, à forte tonalité poétique.

Né en 1990 à l’hôpital Chancerelle, Jameson Bernabé a grandi dans la lecture, notamment avec « Le Club des Cinq », la collection « Oui-Oui » et la collection « Fantômette ». À l’adolescence, il s’est passionné pour l’écoute de « Pèlen Tèt », œuvre de Frankétienne jouée par Pyram et Polidò, ainsi que pour Lobo Djabavadra, déclamateur à la belle voix. La poésie s’est tout de suite mise à l’habiter, notamment à travers Georges Castera et « Spirale » de Frankétienne. Il aimait la désorganisation des mots et le refus de certaines règles établies. Il cite également Gary Victor, entre autres, et se dit marqué par « Gouverneurs de la rosée » et « Compère Général Soleil », qu’il ne cesse de relire.

Il a suivi des formations littéraires et a été deux fois lauréat de résidences d’écriture animées par l’équipe de Georges Castera. L’une d’elles devait lui permettre d’effectuer une résidence en Belgique, un projet qui n’a finalement pas abouti. Il affirme avoir remporté le premier prix à chaque concours d’écriture auquel il a participé.

Il s’est ensuite tourné vers les livres de développement personnel et de création de richesse. Il cite « Offre à 100 millions de dollars » d’Alex Hormozi, qu’il considère comme son mentor, comme l’ouvrage qui l’a poussé à écrire. Il dit avoir été transformé par ce livre et écouter régulièrement les podcasts de l’auteur.

Son livre « Un produit à un million de dollars sur Alibaba » n’est pas une fiction. Il est écrit à partir de ses expériences dans l’import-export. Il se dit victime de pertes d’argent à la douane, mais explique en tirer des pistes pour améliorer le système. L’ouvrage s’appuie également sur des faits scientifiques.

Selon lui, son angle touche à une émotion que chacun porte : comment atteindre la liberté financière. Il estime que, dans la classe moyenne, parler d’argent reste tabou. Il juge l’import-export comme un secteur à exploiter chez les jeunes, dont certains croient que la corruption ou l’illégalité sont les seuls chemins vers la richesse. À ses yeux, les classes défavorisées peuvent elles aussi créer leur propre marque, comme l’a fait Bongu. L’objectif est de faire comprendre ce système.

Il y a trois ans, Jameson Bernabé a quitté Haïti pour les États-Unis à cause de l’insécurité et des menaces reçues de bandits dans le cadre de son activité commerciale.

Le titre de son livre lui est venu un soir où il travaillait dans une station-service aux États-Unis. Un sans-abri d’environ 60 ans lui a dit, en plaisantant, qu’un seul bon produit pourrait le rendre riche. Jameson lui a parlé de sa passion, et l’homme est devenu son « stimulateur », lui demandant régulièrement où en était le livre. Son encouragement allait au-delà des mots : il lui a offert une chaise de studio et, malgré le refus de Jameson, l’a mise dans sa voiture.

L’écriture a pris deux ans, entre recherches et expériences personnelles. Une fois le livre achevé, Jameson avait déjà quitté ce travail. Il est pourtant retourné sur place pour laisser un exemplaire et un mot de remerciement à cet Américain sans-abri. Il n’y est jamais retourné depuis.

Disponible sur Amazon à 19,99 dollars américains, le livre reçoit un accueil très positif, selon son auteur. Il est référencé sur plusieurs autres plateformes, notamment en Amérique latine, qui lui donnent de bons chiffres de vente. Les États-Unis, le Canada et l’Italie sont pour l’instant en tête, et il espère que l’Amérique latine suivra.

Jameson Bernabé est également coach en business. Il donne des formations et dispense des cours à travers Agrotech Académie. Il aide de nombreuses personnes à acheter du matériel, et ces personnes soutiennent naturellement l’ouvrage. Il reconnaît que commander le livre sur Amazon pour l’envoyer en Haïti serait trop coûteux, compte tenu de la réalité de la jeunesse. Il garde l’espoir de trouver un éditeur pour le rendre disponible dans le pays.

Il travaille actuellement sur un roman très poétique, qui s’inscrit dans la littérature haïtienne. Il ne peut pas encore en révéler le titre. L’ouvrage devrait être publié en créole par C3 Éditions et il y a mis, dit-il, toute la poésie qu’il porte en lui.

Pour le slammeur, la littérature, l’écriture et la lecture occupent une place centrale dans la vie. Il affirme que la scène lui a sauvé la vie. Après la mort de son père, il vivait dans le déni et l’humiliation, notamment lorsqu’il allait vendre du fer à GS. Il invite à écouter « I Am Slam », saison 1, une production de Dave Champion Production, où il raconte les aléas de sa vie. S’il est peu présent sur scène aujourd’hui, c’est, dit-il, parce qu’il l’aime trop.

Il attribue tout ce qu’il a réalisé à la lecture. Selon lui, davantage de campagnes de lecture destinées à la jeunesse produiraient une jeunesse plus réfléchie. « Lire n’est pas seulement enrichir son vocabulaire, c’est aussi apprendre à réfléchir et à observer, ce qui donne de la matière », explique-t-il. Pour lui, la littérature est au cœur du changement. Il regrette la disparition des clubs littéraires d’autrefois, qu’il compare à une « machine de lettres et de verbes » ouverte à tous.

Elianne Georgette Louis

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