L’adolescence des jeunes filles mutilée dans les camps


Au site du MTPTC comme dans d’autres abris de fortune de la capitale, la crise sécuritaire ne fait pas que déplacer des corps, elle détruit des trajectoires de vie. Sous les abris de toile, des adolescentes de 15 ans deviennent mères, transformant les camps en fabriques d’adultes précoces. Une triste répétition de la période qui a suivi le séisme de 2010.
Dans l’enceinte du site de déplacés du ministère des Travaux publics, Transports et Communications, l’espace est réduit à sa plus simple expression, mais la détresse, elle, prend toute la place. Il suffit de traverser ces allées de tentes improvisées pour constater l’ampleur du drame social qui se joue à huis clos. Entre les étalages informels et les couvertures suspendues en guise de murs, une réalité saute aux yeux : le concept même d’adolescence a disparu.
Ici, des filles d’à peine 15 ou 16 ans portant des bébés dans leurs bras sont partout. Elles ne jouent plus, elles pouponnent. Dans cet environnement surpeuplé, la frontière entre l’adolescence et la vie d’adulte a volé en éclats. Des mineures s’installent en concubinage sous le regard dépassé de leurs propres parents, créant une cellule familiale précaire à l’intérieur d’une autre. L’urgence du quotidien et la promiscuité extrême imposent des responsabilités d’adultes à des êtres qui devraient encore être sur les bancs de l’école.
Cette scène tragique rappelle inévitablement les lendemains de janvier 2010. Après le séisme ravageur, les champs de tentes de la zone métropolitaine avaient déjà servi de révélateur à cette même déstructuration sociale. Des années plus tard, les causes ont changé, la violence des gangs armés ayant remplacé la catastrophe naturelle, mais les séquelles humaines restent identiques : l’obscurité et la vulnérabilité exposent à nouveau les plus jeunes aux violences basées sur le genre, à l’exploitation et aux grossesses précoces.
La vie sous la tente ne protège pas, elle expose. En perdant leur maison et leur quartier, ces jeunes filles ont aussi perdu leur droit à la protection, à l’éducation et à une croissance sereine. Elles sont passées sans transition du statut d’adolescentes à celui de cheffes de famille improvisées.
Interrogées sur le rôle des autorités, les adolescentes mères de famille du site du MTPTC sont unanimes : le ministère à la Condition féminine et aux Droits des femmes n’est jamais venu leur rendre visite et n’a absolument rien fait pour elles. Abandonnées à leur sort dans ces espaces d’insalubrité et de danger, ces adolescentes subissent la déchéance sociale dans l’indifférence institutionnelle la plus totale. Aucune prise en charge, aucune protection, aucun suivi n’est assuré pour ces mineures.
Ce constat interpelle directement l’État haïtien sur ses responsabilités fondamentales. Quelle est la vision des pouvoirs publics pour cette jeunesse livrée à elle-même ? Est-ce ce modèle de société, où des enfants élèvent d’autres enfants sous des toiles de fortune, que les dirigeants entendent léguer au pays ? L’État ne peut continuer à fermer les yeux sur l’anéantissement de toute une génération. Abandonner ces adolescentes dans les sites de déplacés revient à acter la faillite collective de nos institutions et à condamner l’avenir même de la nation.
Ornessa Tessie Blanchard



