

Alors que l’attention publique se focalise généralement sur les grands camps officiels de déplacés, une autre réalité, plus discrète, mais tout aussi déchirante, se joue en plein cœur de Pétion-Ville. Devant les grilles de l’église Saint-Pierre, des dizaines de familles fuyant la violence des gangs à Carrefour-Feuilles et à Kenscoff ont trouvé refuge à même le sol. Livrés à eux-mêmes, ces déplacés survivent dans l’attente d’une aide de l’État qui ne vient toujours pas.
Des cartons pour matelas, des morceaux de tissu pour toute protection contre la rosée nocturne et le bitume froid pour lit : c’est le quotidien précaire qu’endurent ces citoyens jetés sur la route de l’exil. Venus de zones écrasées par les affrontements armés, ces déplacés se sont installés aux abords de l’une des places les plus fréquentées de la commune. Un choix dicté par l’urgence, mais surtout par la peur de mourir sous les balles.
« On a quitté Carrefour-Feuilles, ça ne pouvait plus aller dans la rue, vraiment », témoigne une mère de famille, le visage marqué par l’épuisement. Comme beaucoup d’autres, elle a tout abandonné en catastrophe. Dans ce camp improvisé à ciel ouvert, la promiscuité favorise la propagation des maladies. Plusieurs enfants présentent des symptômes fébriles ou des infections respiratoires, sans qu’aucun médecin ni aucune structure sanitaire ne vienne leur prêter assistance.
« Pendant qu’on fuyait, on a perdu des gens en chemin. Regardez cette dame, elle est malade depuis des jours. On fait des quêtes le matin pour pouvoir l’emmener à l’hôpital », confie un autre rescapé, soulignant l’entraide précaire qui règne entre les occupants. Malgré la distribution occasionnelle de quelques bons d’achat par des structures sociales, jugés dérisoires face au coût de la vie et au prix d’un sac de riz, la grande majorité des déplacés estime n’avoir reçu aucun soutien concret des autorités.
Pour ces familles, la précarité rime avec un sentiment profond d’abandon. Outre l’absence de soins médicaux et de nourriture adéquate, la question de la sécurité reste une préoccupation centrale. Nombreux sont ceux qui refusent d’envisager un retour dans leurs quartiers d’origine, impensable tant que la paix et l’ordre public ne sont pas rétablis.
Pourtant, rester sur le pavé comporte aussi ses risques : « Même dans la rue, le danger est là. On n’a pas les moyens de louer une maison à 50 000 gourdes. Si la sécurité était rétablie, on pourrait reprendre nos activités, mais là, nous sommes piégés », se lamente un père de famille.
À quelques mètres des fidèles qui franchissent les portes de l’église Saint-Pierre pour prier, ces citoyens continuent de lancer un cri de détresse aux dirigeants du pays. Entre la peur des armes et la menace de la maladie, ils réclament des soins d’urgence, des médicaments et, par-dessus tout, des garanties de sécurité pour espérer, un jour, retrouver un toit et une vie digne.


