Culture

Jeff Pierre alerte sur la disparition de rythmes traditionnels

De Port-au-Prince aux scènes internationales, Jeff Pierre veut faire résonner le tambour haïtien au-delà des frontières. Tambourinaire, producteur et compositeur, il défend cet instrument comme un symbole de mémoire, d’identité et de transmission. Entre rythmes traditionnels, danse, spiritualité et musique électronique, il milite pour que cet héritage continue de vivre auprès des nouvelles générations.

Pour Jeff Pierre, le tambour dépasse sa fonction musicale. Il incarne l’histoire et l’identité haïtiennes et rappelle aux Haïtiens leurs origines, leur évolution et leur rapport à leur culture. Il est à la fois un outil, un monument et une source de fierté.

Dans le vodou, il occupe une place centrale. Il accompagne les chants et les danses et participe, selon les rythmes exécutés, à l’expression spirituelle. Jeff Pierre le compare au « poto mitan » pour souligner son importance. Dans le rara aussi, il reste au cœur de l’expression musicale et festive. Mais cette richesse se heurte, selon le tambourinaire, à un défi majeur : la transmission.

Le tanbou haïtien porte tout un univers rythmique. Le Yanvalou, le Petwo, le Nago, le Kongo et l’Ibo témoignent de la diversité du patrimoine musical du pays. Pourtant, certains rythmes traditionnels sont aujourd’hui moins connus des jeunes générations, comme le Dogi, le Mazoun, le Chawopye, le Kongo payèt, le Wongòl ou l’Afranchi. Jeff Pierre met en garde contre le risque de voir disparaître une partie de cette mémoire musicale.

Préserver ces rythmes, selon lui, ne consiste pas à les ranger dans des archives. Il faut les documenter, les enseigner, les pratiquer et les transmettre, car chacun représente une partie de l’histoire et de la culture du pays. La transmission devient alors une responsabilité collective : permettre aux jeunes de recevoir cet héritage et de le faire vivre à leur tour.

La passion de Jeff Pierre pour le tambour naît à Jaka, l’institut de danse fondé par sa mère, Florencia Pierre. Il y devient le plus jeune tambourinaire de la compagnie et se forme également à la danse et au chant.

Les tournées nationales et internationales de Jaka lui font découvrir d’autres façons de comprendre les cultures et les traditions. Il comprend alors que le tambour ne peut être dissocié de la danse : le son devient mouvement et le mouvement nourrit le rythme. Cette expérience façonne sa vision de la transmission : apprendre, pratiquer, puis transmettre à son tour.

Il poursuit cette démarche à travers ses projets musicaux, dont We Need Drums (2014) et Drums of Haiti (2018). Il estime que les Haïtiens banalisent parfois leur patrimoine parce qu’ils y sont habitués, alors que ce qui semble ordinaire en Haïti peut paraître exceptionnel à l’étranger. Son travail avec des musiciens étrangers l’a convaincu de la complexité des rythmes haïtiens. Il assimilait rapidement certains rythmes venus d’ailleurs, tandis que ses partenaires peinaient parfois à reproduire les rythmes traditionnels du pays.

Passionné de musique électronique, Jeff Pierre refuse d’opposer tradition et modernité. Les nouvelles technologies, soutient-il, peuvent devenir des outils de transmission. La vidéographie, la création de contenus, le mixage et la musique électronique lui permettent de présenter le tambour sous de nouvelles formes et de toucher un public plus jeune. Son objectif est clair : faire en sorte que le tambour reste un patrimoine vivant, capable d’évoluer sans perdre son identité.

À ceux qui souhaitent apprendre le tambour, Jeff Pierre conseille de commencer par définir leur objectif : quel niveau souhaitent-ils atteindre ? Quel type de tambourinaire veulent-ils devenir ? Quelle place accorderont-ils à cette pratique dans leur vie ? Au-delà de la technique, il insiste sur une valeur essentielle : « kwè nan tèt ou ».

Apprendre le tambour, c’est aussi trouver sa propre voix, persévérer et, peut-être, devenir à son tour un passeur de cet héritage.

Dans cette continuité, il travaille sur un nouveau projet, Avi (afiniavi.com), qui n’a pas encore été lancé. Il y prolonge sa réflexion sur la création, l’innovation et la valorisation de la culture haïtienne.

À travers son parcours et ses projets, Jeff Pierre défend une conviction : le tambour haïtien mérite d’être entendu, étudié, enseigné et valorisé. Son ambition reste la même, de Jaka aux scènes internationales, des rythmes traditionnels à la musique électronique : faire du tambour un pont entre les générations. Car transmettre le tambour, ce n’est pas seulement apprendre à jouer d’un instrument, c’est aussi transmettre une mémoire, une histoire et une part de l’identité d’Haïti. Tant que cette mémoire sera jouée, enseignée et réinventée, elle continuera de résonner.

Elianne Georgette Louis

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