L’interminable calvaire des voyageurs vers le Grand Sud


Voyager de Port-au-Prince vers les départements du Grand Sud est devenu de plus en plus pénible pour la population. Pour franchir les zones contrôlées par les groupes armés, les citoyens n’ont d’autre choix que d’emprunter des itinéraires complexes et périlleux. Confrontés à l’accès restreint aux véhicules blindés, à l’attente nocturne sous la pluie devant la barrière de l’Autorité portuaire nationale (APN) et aux difficultés lors des embarquements maritimes, ces voyageurs effectuent un trajet quotidien qui expose des milliers de familles à de graves dangers, sous le regard indigné de certains usagers et de policiers dénonçant l’irresponsabilité de l’État.
Il y a quelques mois encore, les autorités promettaient de prendre des mesures fermes et de réorienter la sécurité pour récupérer les routes nationales. Pourtant, sur le terrain, le constat est sans appel, car les axes routiers demeurent sous le contrôle des groupes armés, laissant la population face à un vide étatique écrasant.
Pour espérer traverser ces périmètres contrôlés par les bandits sans se faire kidnapper ou assassiner, une seule option réputée sûre s’offre aux usagers : obtenir une place à bord d’un véhicule blindé pour se rendre à l’APN. S’y aventurer à bord de transports en commun sur ces voies d’accès reste une condamnation quasi certaine.
Mais accéder à ces blindés relève d’un véritable défi. La foule est nombreuse et l’attente est interminable. Devant l’incapacité de transporter tout le monde, les forces de l’ordre sont contraintes d’effectuer un tri strict pour sélectionner les personnes qui pourront descendre vers le port. Face à cette saturation, certains usagers finissent par prendre des taxis-motos pour traverser ces zones de non-droit, une décision extrêmement risquée, vivement déconseillée par les policiers et qui a déjà coûté la vie à plusieurs citoyens.
Ceux qui réussissent à arriver sur place font face à un autre obstacle horrible. L’APN ferme ses portes à 20 heures. Toutes les personnes qui se trouvent encore à l’extérieur à cette heure-ci ne peuvent plus pénétrer dans l’enceinte. Bloqués devant la grande barrière, il leur est tout aussi impossible d’entrer que de reprendre le chemin à travers une zone de non-droit une fois la nuit tombée.
Cette situation suscite aujourd’hui la colère de certains policiers eux-mêmes, révoltés par ce drame humain : voir des mères obligées de tenir leurs bébés et leurs enfants en bas âge jusqu’à l’aube. Lorsque la pluie se met à tomber, la souffrance devient extrême. Sans le moindre abri, ces familles passent la nuit entière sous une pluie battante, trempées et abandonnées. Pour ces agents de police qui pointent du doigt la responsabilité de l’État, assister impuissants à un tel spectacle est une humiliation intolérable infligée à la population.
Lorsque vient enfin le moment d’embarquer sur les bateaux à destination du Grand Sud, les péripéties continuent. Sur le lieu d’embarquement, une foule immense cherche à accéder aux bateaux.
Bien que les embarcations disposent d’un quota précis et restreint de passagers pour des raisons de sécurité, la pression de la foule rend le contrôle extrêmement difficile. Des bousculades se produisent fréquemment. Des personnes perdent l’équilibre, basculent par-dessus bord et coulent dans l’eau, exposant les voyageurs à de réels risques de noyade.
Se déplacer vers le Grand Sud n’est plus un simple voyage, mais un test de survie où la population subit d’immenses souffrances à chaque étape. Entre les déclarations politiques sans lendemain, le cri d’alarme de policiers révoltés et la dureté du quotidien, les citoyens paient le prix fort d’un État réduit à observer la détresse d’un peuple abandonné à son sort.
Ornessa Tessie Blanchard



