

Les élèves du département de l’Ouest, depuis plusieurs années, enchaînent les résultats insatisfaisants au baccalauréat. Le taux de réussite a considérablement diminué dans cette région, qui détient annuellement le plus grand nombre de participants aux épreuves. Au cours des trois dernières épreuves terminales, la performance des élèves amplifie les inquiétudes liées à la hausse du taux d’échec. Un peu plus de la moitié des candidats ont réussi en 2024, soit 53 %, contre 40,68 % et 45,73 %, respectivement, en 2025 et 2026.
La hausse de l’insécurité en Haïti, particulièrement dans la région métropolitaine de Port-au-Prince, s’érige en facteur déterminant de ces contre-performances. La récurrence des actes de violence et son corollaire, l’instabilité, augmentent le taux d’absence scolaire et perturbent durablement la continuité de l’apprentissage. Les déplacements forcés de familles, provoqués par les affrontements entre groupes armés, contraignent de nombreux élèves à abandonner leur quartier, leur école et parfois leur environnement familial.
À cela s’ajoutent les enlèvements, les menaces et les violences auxquels certains élèves sont directement ou indirectement exposés. Dans plusieurs zones de l’Ouest, la fermeture d’établissements scolaires, l’occupation de certaines écoles par des personnes déplacées et l’impossibilité pour les enseignants comme pour les élèves de circuler normalement réduisent considérablement le temps consacré aux apprentissages. L’UNICEF rapporte que plus de 1 600 écoles ont été fermées durant l’année scolaire 2024-2025, affectant quelque 7 500 enseignants et privant plus de 240 000 élèves d’enseignement.
Dans ces conditions, les élèves ne parviennent pas à respecter le nombre de jours de classe prévus dans le calendrier scolaire, à cause des turbulences répétitives qui fragmentent leur parcours académique.
La spirale de la violence a des incidences considérables sur les facultés cognitives des élèves. Selon le psychologue Avenold Marcelus, cette situation est susceptible de provoquer des troubles de la mémoire au moment des épreuves. Ce mécanisme peut être amplifié par la surcharge cognitive : la concentration diminue et le subconscient n’arrive plus à mobiliser efficacement les informations, a-t-il expliqué. Chez des élèves régulièrement exposés à la violence, aux déplacements forcés ou à la peur d’être victimes d’un enlèvement, cette pression psychologique peut s’ajouter au stress propre aux examens.
Abordé au prisme de la pédagogie, ce phénomène tient une autre explication plausible. Ces échecs peuvent être mesurés à l’aune de l’absence de programme du ministère de l’Éducation nationale. Certains professeurs ne sont pas en mesure de répondre aux exigences de la méthode d’apprentissage du secondaire rénové. La pédagogie par compétences, récemment instituée, a alimenté la confusion par rapport à l’approche par objectifs, dont la majorité des professeurs ont préservé les méthodes.
La cohabitation entre les deux méthodes porte préjudice aux élèves, précise l’ancien directeur général du MENFP, Yves Roblin. Selon le spécialiste de l’éducation, le nouveau courant socio-constructiviste adopté dans le système éducatif haïtien se heurte à la méthode du courant socio-behavioriste, dont les enseignants haïtiens auraient préservé les acquis. Le jumelage des deux méthodes incompatibles risque de creuser le fossé des échecs au lieu de compenser les vides séculaires de l’instruction en Haïti.
À cette difficulté s’ajoute l’émigration d’une partie des personnels qualifiés de l’enseignement, dans un contexte marqué par l’accélération des départs de professionnels haïtiens vers l’étranger. En particulier, le programme de libération conditionnelle humanitaire destiné notamment aux ressortissants haïtiens, lancé sous l’administration de Joe Biden en 2023. Si les données disponibles ne permettent pas d’établir précisément combien d’enseignants ont quitté le pays par cette voie, ces départs ont nourri les préoccupations relatives à la perte de compétences dans plusieurs secteurs, dont l’éducation.
Partant de ce constat, la chaîne de causalité se renforce et se fait de moins en moins latente. L’exposition à des phénomènes de violence accroît les expériences traumatisantes chez les élèves, ce qui peut favoriser des épisodes dépressifs et une hypervigilance, susceptibles d’affecter la concentration, le sommeil et les capacités d’apprentissage, précise l’auteur de l’ouvrage « Accompagner les déplacés internes en situation de crise », Avenold Marcelus. L’UNICEF relève d’ailleurs que les enfants affectés par les déplacements et la violence ont besoin d’un accompagnement psychosocial pour faire face aux traumatismes liés aux chocs répétés.
Fort de ce qui précède, la baisse du niveau académique des élèves dans le département de l’Ouest ne peut être mesurée uniquement à l’aune des résultats insatisfaisants aux épreuves du baccalauréat. Ce phénomène relève d’un problème majeur dont l’échec des étudiants n’est que la manifestation. La montée de l’insécurité, les actes de violence répétitifs, les déplacements forcés, les enlèvements et l’instabilité politique constituent autant de facteurs susceptibles de peser sur les résultats affichés par les élèves. La désorganisation du système scolaire, les fermetures d’établissements et les difficultés d’accès à des enseignants qualifiés viennent compléter ce tableau déjà préoccupant.
Avec plusieurs communes contrôlées par les groupes armés, les élèves sont exposés quotidiennement à des expériences traumatisantes. Face à cette situation, il est urgent que des dispositions soient prises afin de freiner la spirale de violence, en amont, et d’accompagner les élèves victimes de stress post-traumatique, en aval. Les autorités compétentes doivent tout mettre en œuvre pour résoudre le problème de l’insécurité afin que ce phénomène ne galvaude davantage le potentiel de la jeunesse haïtienne, qui périclite au fil des jours.
Dieunel BELLEGARDE



