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L’Empereur nous contemple avec amertume

 

Le 17 octobre 1806, les balles de la trahison fauchaient Jean-Jacques Dessalines au Pont-Rouge. Plus de deux siècles ont passé depuis ce matin tragique où le père fondateur de la nation haïtienne est tombé sous les coups de ceux qu’il avait guidés vers la liberté.

Aujourd’hui encore, cette date résonne comme une blessure ouverte. Mais au-delà du souvenir historique et du devoir de mémoire, une question lancinante s’impose : qu’avons-nous fait de son héritage ?

Si l’Empereur Jacques Ier pouvait observer la situation actuelle de la première République noire du monde, son constat serait sans appel et empreint d’une profonde amertume. Lui qui rêvait d’une nation forte, souveraine et juste, où chaque fils et fille de la patrie jouirait équitablement des fruits de la terre, ne reconnaîtrait pas le pays pour lequel il a versé son sang.

Au lendemain même de la proclamation de l’indépendance, le combat de l’Empereur ne s’est point arrêté ; bien au contraire, il s’est intensifié face aux démons de la division et à l’arrogance de ceux qui espéraient reproduire le système colonial à leur profit. Refusant que la liberté politique ne soit qu’un vain mot pour la masse, il a mené une lutte implacable pour la souveraineté économique et la question agraire, ordonnant la vérification des titres de propriété et martelant avec force : « Et les pauvres nègres, dont les pères sont en Afrique, n’auront-ils rien ? ». C’est précisément ce refus inflexible des privilèges et sa volonté de redistribuer la terre au peuple qui ont armé le complot du Pont-Rouge. Les élites naissantes ont préféré assassiner le Père de la patrie plutôt que de renoncer à leurs intérêts colossaux.

Dessalines s’était battu pour briser l’engrenage des privilèges et assurer l’équilibre de la nouvelle nation. L’économie de guerre, même après la proclamation de l’indépendance, était incontournable. On craignait surtout un retour des Français. C’est pourquoi l’Empereur optait pour la grande propriété d’État en vue d’adopter des mesures visant l’augmentation de la production et l’autonomie de la nouvelle République. En mettant sur pied le caporalisme agraire, il a suscité un désamour palpable à son encontre auprès des nouveaux libres, qui manifestaient ainsi leur indifférence. Cependant, 220 ans plus tard, les disparités criantes qu’il dénonçait n’ont pas disparu : elles se sont aggravées. La paysannerie demeure marginalisée, la terre abandonnée et l’économie nationale dépend dramatiquement de l’extérieur.

Au niveau de l’État, le parallèle avec le tragique dénouement de 1806 est saisissant. Comme à la veille du drame du Pont-Rouge, le mépris du bien commun, les luttes de factions et le refus du partage continuent de miner les fondations de la nation. Dessalines incarnait l’autorité, la fermeté, la vision stratégique et le refus catégorique de toute soumission aux puissances étrangères. Aujourd’hui, les institutions étatiques s’effritent, l’autorité publique s’est effondrée et l’insécurité dicte sa loi dans les rues de la capitale. Aucun dirigeant, aucun gouvernement successif n’a su maintenir le cap fixé à la naissance de la nation ni prolonger l’élan d’indépendance réelle que l’Empereur avait payé de sa vie.

Un rendez-vous manqué avec l’Histoire

Au lieu de poursuivre le chantier de la reconstruction et de l’unité nationale, les générations de dirigeants qui se sont succédé ont perpétué le cycle des divisions, des querelles de pouvoir et des intérêts personnels.

Chaque 17 octobre, les discours officiels se multiplient et les gerbes de fleurs sont déposées devant ses monuments. Mais les hommages de façade ne sauraient masquer le renoncement généralisé. L’Empereur ne demandait pas qu’on le pleure ou qu’on le célèbre une fois l’an ; il exigeait une patrie debout, unie et maîtresse de son destin.

Aujourd’hui, alors que le pays traverse l’une des crises les plus sombres de son histoire, le souvenir de Jean-Jacques Dessalines ne doit plus être une simple commémoration nostalgique. Il doit être un miroir tendu à notre conscience collective : le rappel d’un devoir accompli par un homme et trahi par la suite, ainsi que l’impératif catégorique de retrouver le chemin de la dignité et de la souveraineté qu’il nous avait tracé.

Ornessa Tessie Blanchard

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