Société

Dans l’enfer du centre-ville, la vie s’obstine

Dans le centre-ville de Port-au-Prince, la vie ne reprend pas, mais tente simplement de ne pas mourir. Trois ans après les vagues de violences meurtrières orchestrées par les gangs armés, qui ont ravagé des quartiers entiers, un phénomène silencieux, mais massif, s’observe quotidiennement. Des milliers d’habitants, autrefois contraints de fuir précipitamment, font le chemin inverse pour réintégrer leurs maisons calcinées ou endommagées, au cœur même des zones de non-droit.

Ce mouvement de retour n’est pourtant le signe d’aucune amélioration sécuritaire ni de la défaite des groupes armés. Il est le résultat direct d’une impasse économique asphyxiante.

Pour la majorité des familles déplacées, fuir le centre-ville pour se réfugier dans des zones jugées plus stables, comme Delmas, Pétion-Ville ou d’autres communes avoisinantes, est devenu un luxe impossible à maintenir. Face à l’explosion des prix du logement et à l’absence de moyens de subsistance, le choix s’impose de lui-même : payer un loyer inaccessible ou retourner vivre sous la menace des armes, mais à l’abri des exigences des bailleurs.

L’exemple de la rue Lamarre, dans un secteur lié au quartier du Bel-Air, illustre cette tragédie à ciel ouvert. En décembre 2024, une attaque d’une rare violence y avait provoqué la fuite éperdue de la population, de 2 heures du matin jusqu’au milieu de l’après-midi, alors que les habitations et les commerces étaient la proie des flammes. Aujourd’hui, malgré la présence inchangée des gangs à proximité immédiate et le bruit récurrent des détonations, la population est de nouveau de plus en plus nombreuse dans cette artère dévastée. « Nous n’avons nulle part où aller », répètent les riverains.

Pour réhabiter ces espaces détruits, les habitants font preuve d’une résignation créative. Derrière des murs noircis par la suie, ils réinventent une intimité de fortune : une tôle tordue, quelques planches clouées ou une bâche installée entre les ruines servent désormais de porte pour fermer l’entrée des logements ravagés.

Paradoxalement, malgré la peur et les détonations quotidiennes, la vie sociale s’organise. Dans les cours communes et devant les maisons calcinées, la population tente de « se mettre à l’aise ». On se rassemble, on plaisante, on échange des sourires et des éclats de rire pour chasser l’angoisse. « Même si l’on entend des tirs non loin d’ici, nous sommes obligés de rigoler ensemble, de parler entre voisins pour ne pas devenir fous. C’est notre façon de tenir le coup », confie une résidente revenue vivre dans sa maison endommagée. Ces moments de répit partagés deviennent un bouclier indispensable pour supporter une réalité devenue intolérable.

Dans ce centre-ville où l’État est totalement absent, les services de base ont disparu. Il n’y a plus d’eau potable aux robinets, plus d’électricité, et les circuits économiques locaux sont anéantis. La vie quotidienne relève désormais de l’exploit.

Pour ne pas succomber, la population ne compte plus sur les pouvoirs publics, mais sur l’aide d’urgence apportée par les organisations internationales, notamment l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). La distribution d’eau potable et l’assistance humanitaire de l’OIM constituent le seul fil conducteur qui rattache encore ces citoyens à la vie.

En retournant vivre dans des zones toujours contrôlées par les groupes armés, les habitants du centre-ville ne font pas preuve d’aveuglement face au danger, mais expriment une résistance au quotidien. Tout en souriant au milieu des décombres, ils continuent d’espérer, malgré l’attente et l’abandon, que l’État finira par assumer ses responsabilités, rétablira la paix et leur permettra de vivre à nouveau normalement, comme autrefois.

Ornessa Tessie Blanchard

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