Le marché des légumes asphyxié par l’insécurité


À Port-au-Prince, se procurer des légumes frais venus de Kenscoff relève désormais d’un exploit quotidien. Dans les petits marchés de quartier, les étals dégarnis témoignent d’une pénurie poignante. Face à des prix exorbitants et au désarroi général, les marchandes font preuve d’une résignation courageuse pour continuer à se battre au quotidien.
Faire son marché aujourd’hui relève d’un défi. Loin des étals colorés et bien remplis d’autrefois, les fruits et légumes s’y font désormais rares. Autrefois, dès l’aube, les cris des marchandes ambulantes transportant leurs paniers rythmaient la vie des zones résidentielles. Une riveraine témoigne avec nostalgie de ce changement : « Avant, dès le petit matin, les marchandes de fruits et légumes passaient régulièrement devant chez moi, leur bruit me réveillait. Mais depuis quelque temps, ce n’est plus le cas. On ne les voit plus, on ne les entend plus du tout », regrette-t-elle.
Sur les marchés délaissés de leurs produits habituels, trouver des légumes est devenu un casse-tête. Pour se procurer des feuilles, des concombres ou des têtes de laitue venues des zones de Kenscoff, beaucoup doivent se rendre au marché Gérald Bataille, identifié comme l’un des rares espaces où ces denrées restent encore disponibles.
Pour les acheteuses, l’impact sur l’alimentation quotidienne est direct et teinté d’une grande amertume. Face à cette situation, certaines consommatrices ont l’impression de vivre une malédiction, murmurant : « C’est comme si on avait jeté un sort sur le pays ».
Une autre témoigne de la difficulté à préparer des plats traditionnels à base de légumes frais : « On ne peut même plus préparer un plat de légumes avec du mirliton et des feuilles. C’est extrêmement cher. Sur les petits marchés, ce n’est tout simplement pas accessible. Il n’y a qu’au marché de Gérald Bataille qu’on arrive à en trouver. »
Une cliente rappelle également la hausse démesurée observée : « Avant, j’achetais une tête de laitue pour 50 ou 100 gourdes. Maintenant, les marchandes osent en demander jusqu’à 500 gourdes. »
Une dame qui vient de faire ses courses imagine même que les récoltes sont restées abandonnées là-haut : « Peut-être qu’on a laissé la nourriture à Kenscoff parce que beaucoup de gens sont morts dans les jardins, et c’est pour cela qu’on n’a presque plus de fruits et légumes et qu’ils sont si chers. »
Malgré la frustration des clients et la détresse ambiante, les marchandes refusent d’abandonner. Marquées par une forme de résignation face à la crise, elles continuent malgré tout à affronter la réalité, déterminées à se rendre sur les points d’approvisionnement pour acheter et revendre.
Une marchande raconte que les denrées arrivent en retard et à des tarifs très élevés en raison des difficultés rencontrées sur la route : « Les marchandises coûtent très cher et elles arrivent tard. Mais nous sommes obligées d’acheter à ces prix-là, sinon nous n’avons rien à étaler », confie-t-elle.
Coincées entre la hausse des coûts, la rareté des produits et le pouvoir d’achat épuisé de leur clientèle, ces femmes continuent de porter sur leurs épaules le poids d’une économie de survie. Face à cette situation, l’absence de mesures concrètes des autorités pour stabiliser les prix et sécuriser les circuits de ravitaillement laisse les commerçantes et la population livrées à elles-mêmes.
Ornessa Tessie Blanchard



