17 octobre 1806 : le jour où Haïti a tué son père


Pont-Rouge, au petit matin. Celui qui avait arraché une nation aux chaînes tomba sous les balles de ceux qu’il avait menés à la victoire.
Jean-Jacques Dessalines naquit esclave vers 1758. Il se hissa parmi les chefs de la révolution de Saint-Domingue, aux côtés de Toussaint Louverture, puis prit la tête de l’armée indigène lorsque Louverture fut déporté. En mai 1803, à l’Arcahaie, le drapeau bleu et rouge naquit sous son autorité. En novembre, la victoire de Vertières acheva la défaite de l’armée napoléonienne. Le 1er janvier 1804, aux Gonaïves, il proclama l’indépendance. Haïti devint le premier État noir libre du monde et la première république issue d’une révolte d’esclaves victorieuse. Sans lui, sans sa fermeté et son refus du compromis avec l’ancien système, ce moment n’aurait peut-être jamais eu lieu.
Proclamé empereur sous le nom de Jacques Ier en septembre 1804, Dessalines hérita d’un pays dévasté, qu’il voulait à la fois défendre et nourrir. Il maintint un régime de culture encadré par l’armée pour sauver la production et s’attaqua surtout à la question de la terre. Il fit vérifier les titres de propriété hérités de la colonie et voulut les revoir au profit des anciens esclaves et des soldats qui avaient combattu. La Constitution de 1805 interdit aussi aux Blancs de posséder des biens en Haïti.
Pour une élite militaire et propriétaire, qui s’était déjà accaparé de vastes domaines, c’était une menace directe.
À l’automne 1806, Dessalines parcourut le Sud, notamment Les Cayes et Jérémie. Selon les récits de l’époque, il dénonça les abus de certains officiers et grands propriétaires, et rappela que ceux qui avaient versé leur sang pour la liberté ne possédaient presque rien. Ses paroles, rapportées et déformées, circulèrent vite. Dans l’entourage de plusieurs généraux, on comprit qu’il allait les dépouiller.
La mort de Dessalines s’expliquait par un faisceau de causes : la menace que sa réforme foncière faisait peser sur les privilèges de l’élite militaire et propriétaire ; son autoritarisme et la brutalité de certaines décisions, qui nourrissaient la peur ; les rivalités entre généraux, parmi lesquels Pétion et Christophe, et les ambitions de pouvoir ; les fractures de couleur et de classe, qui opposaient les anciens libres aux anciens esclaves.
Le 17 octobre 1806, en route vers la capitale, il tomba dans une embuscade au Pont-Larnage (Pont-Rouge). Son corps fut mutilé, puis abandonné. Selon la tradition, ce fut Défilée, la folle de Dessalines, qui rassembla ses restes pour les inhumer.
Les hommes qui tuèrent Dessalines lui devaient leurs grades, leur liberté et leur patrie. Ils préférèrent la sécurité de leurs terres à la promesse de la liberté pour tous. Ils frappèrent dans le dos celui qui avait fait face à l’armée la plus puissante du monde. Et ils ouvrirent un siècle de divisions : un pays scindé, une paysannerie privée de terre, un pouvoir régulièrement disputé par les armes.
Haïti vainquit Napoléon, mais ne sut pas protéger son fondateur de ses propres compagnons. Ce 17 octobre 1806 ne fut pas seulement la défaite d’un homme : ce fut l’assassinat d’un rêve que ses héritiers n’avaient pas voulu partager.
Bob Landers Souffrant



