Agressions sexuelles entre femmes : une violence encore banalisée


Et si la personne qui vous agresse sexuellement était une femme ? Cette question dérange, surprend et, parfois, provoque l’incrédulité. Les violences sexuelles sont souvent associées, dans l’imaginaire collectif, aux actes commis par des hommes à l’encontre des femmes. Pourtant, les femmes peuvent également être auteures de comportements sexuels imposés à d’autres femmes. Cette réalité, moins visible et parfois difficile à reconnaître, mérite une attention particulière, notamment lorsqu’elle se produit dans des espaces considérés comme sûrs, tels que le domicile d’une amie ou d’une proche.
Un jeune homme qui souhaite garder l’anonymat rapporte qu’une de ses amies était sortie en club avec une proche. À leur retour, alors qu’elle dormait, elle a été réveillée par les gestes sexuels de son amie et a alors pris conscience de ce qui se passait.
Sur TikTok, la question des violences sexuelles commises par des femmes à l’encontre d’autres femmes reste largement banalisée. Cependant, dans une publication, Mu_s_h_u rappelle que les femmes peuvent être à l’origine d’agressions sexuelles.
Une TikTokeuse raconte avoir invité une amie à passer la nuit chez elle et que cette dernière lui aurait imposé un acte sexuel alors qu’elle dormait. Selon son récit, elle se serait réveillée en découvrant la situation. Dans les commentaires, certains internautes perçoivent la situation comme une chance à saisir : « Ou jwenn on mirak konsa ». Certains vont jusqu’à en faire un fantasme : « Sa m ta renmen viv la », allant même jusqu’à souhaiter être invités chez une agresseure : « Yon zanmi konsa envite m lakay li non ». Les réactions prennent même une autre tournure lorsque certains expriment le désir de faire subir une expérience similaire à quelqu’un d’autre : « fi a fè m anvi al eseye, piga w fè m al kenbe pitit moun yo pou m fè eksperyans non madanm ».
Pourtant, Haig de Ayiti Cheri précise, dans une publication sur la plateforme, qu’imposer un acte sexuel à une personne non consentante constitue une violence, même lorsqu’il s’agit d’une amie (« bestie »). Quant à Mu_s_h_u, sa phrase met en évidence une dimension tout aussi fondamentale : « yon moun k ap domi pa konsantan ». Une réalité d’autant plus importante que de nombreuses agressions surviennent alors que les victimes sont plongées dans leur sommeil.
De son côté, Fabie aborde la situation sur un ton beaucoup plus léger. Dans une publication faite sur TikTok, elle évoque avec humour la nécessité d’être particulièrement vigilante lorsqu’on passe la nuit chez une amie, afin d’éviter toute situation intime non consentie. Certains internautes avancent alors que les victimes étaient elles-mêmes déjà attirées par les femmes ou qu’elles avaient déjà expérimenté ce genre de pratique avec leur agresseure : « Depi besti fè sa, fòk ou konnen te gentan gen sa antre yo déjà ». Face à ces réactions, Flèdizè souligne, dans un commentaire, ce que beaucoup semblent ignorer. Là où certains réduisent la situation à une plaisanterie ou à un fantasme, elle refuse d’en minimiser la portée et nomme clairement ce qu’il en est : « M espere n konnen fanm konn vyole fanm tou e de sa n ap pale la se zafè kadejak. »
Néanmoins, certaines victimes affirment avoir aimé l’expérience parce qu’elle aurait été agréable. Une réaction qui soulève pourtant une question essentielle : le plaisir ressenti pendant ou après un acte suffit-il à transformer une absence de consentement en consentement ? Selon le psychologue Nathan Dupalis, le plaisir ressenti ou les réactions du corps ne signifient pas nécessairement que la personne a consenti. « En cas de viol, le corps et l’esprit peuvent se dissocier. Le corps peut avoir des stimulations sans la volonté de la personne, des réactions mécaniques. Par contre, pour protéger la personne, le cerveau déclenche des mécanismes de défense afin d’amortir le choc », explique-t-il.
Il ajoute que la personne peut être confuse, avoir peur et être paralysée, un phénomène qu’il décrit comme la sidération. « Incapable de faire le moindre geste, elle peut perdre le contrôle. C’est tout l’appareil psychique qui perd ses fonctions », poursuit-il. Selon lui, les conséquences peuvent également se manifester après l’événement traumatique. La personne peut développer des comportements d’évitement, faire des cauchemars ou devenir hypervigilante. « Elle a honte et se sent coupable par rapport à la situation », souligne-t-il.
Une réaction physique, une sensation de plaisir ou même le fait de ne pas repousser immédiatement un acte ne constituent pas automatiquement un consentement. De la même manière, être attirée par les femmes, avoir déjà eu une expérience avec une femme ou être proche d’une amie ne constitue pas une autorisation permanente à avoir des relations sexuelles avec elle.
Le genre de l’agresseur ne diminue en rien la gravité des faits
Pourtant, dès lors que l’agresseure est une femme, le regard porté sur la violence semble changer. L’acte est perçu comme moins grave, flatteur, désirable, voire même séducteur. Des réactions qui, loin d’être anodines, finissent alors par produire un effet plus insidieux : elles ne banalisent pas seulement l’acte, elles banalisent l’idée même qu’un corps puisse être touché sans son accord.
Le danger de la banalisation de ces agressions réside dans ce qu’elle finit par rendre invisible. À force de rire, de fantasmer ou de présenter comme désirable ce qui a été imposé, l’inacceptable peut progressivement être perçu comme une expérience ordinaire. Certaines victimes peuvent alors ne pas reconnaître la violence qu’elles ont subie, tandis que d’autres en minimisent la gravité, parfois sans même réaliser que leurs limites ont été franchies, surtout lorsque l’entourage suppose qu’elles étaient censées apprécier l’acte. Or, ce que l’entourage imagine ne peut se substituer à ce que la victime a réellement voulu.
Le consentement ne se devine pas, ne se présume pas et ne se déduit pas du plaisir supposé : il se donne librement. Un geste sexuel imposé reste une violence, quel que soit le sexe de la personne qui le commet. Et rien, ni l’amitié, ni l’attirance, ni le plaisir ressenti, ne peut transformer une absence de consentement en accord. Alors, jusqu’à quand continuerons-nous à banaliser ce qui ne devrait jamais l’être ?
Padéïssa Dodin



